(Dakar, le 13 janvier 2026) – Climate Rights International a annoncé aujourd’hui s’être procuré une étude d’impact environnemental non publiée qui révèle les potentiels effets négatifs majeurs sur la nature, le climat et les populations locales d’un important projet d’extraction du fer au mont Nimba en Guinée. Le gouvernement guinéen ne devrait pas donner son feu vert définitif au lancement du projet tant qu’Ivanhoe Atlantic, propriétaire majoritaire du gisement, n’aura pas accepté la mise en œuvre supervisée de mesures d’atténuation, notamment celles recommandées dans l’étude, qui garantissent l’entière protection de la biodiversité unique du mont Nimba et des droits des populations concernées.
D’après les conclusions d’une société de conseil en environnement, ce projet risque d’impacter considérablement le climat local et de menacer des espèces micro-endémiques. L’étude, que les autorités guinéennes doivent encore approuver, révèle que la prévention de ces menaces environnementales représentera “un véritable défi écologique qui va nécessiter des moyens humains, techniques et financiers très conséquents… Sans Plan d’Action Biodiversité détaillé et opérationnel, le projet générerait des impacts inacceptables sur la biodiversité du mont Nimba et sur les Valeurs Universelles Exceptionnelles du site du Patrimoine Mondial de l’UNESCO.”
Le 23 octobre, le propriétaire majoritaire du gisement, Ivanhoe Atlantic, a annoncé avoir finalisé sa propre étude d’impact environnemental et social, et souhaiter démarrer ses “activités de construction” au premier trimestre 2026.
“Le projet d’extraction de minerai de fer au mont Nimba pose de sérieux risques environnementaux et sociaux qui seront difficiles à atténuer, s’inquiète Fabien Offner, chercheur à Climate Rights International. On sait déjà que le mégagisement voisin de Simandou s’accompagne de nombreuses violations des droits des populations locales et met la biodiversité en péril. La ruée vers le fer, mise en œuvre dans les conditions qu’on constate aujourd’hui, risque d’avoir des conséquences irréversibles à long terme.”
La chaîne montagneuse du Nimba, qui culmine à près de 1 800 mètres, figure sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981. C’est le seul site de Guinée qui bénéficie de cette classification, car “sa position géographique et climatologique unique, combinée avec son historique biogéographique font que la chaîne de Nimba dispose d’une des plus remarquables diversités de toute la région ouest africaine.” Cette montagne forme une barrière naturelle qui crée un microclimat humide vital pour la santé des forêts environnantes. En 1992, l’UNESCO a classé ce site comme en péril.
Ivanhoe Atlantic, société privée états-unienne, a reçu avec d’autres entreprises l’autorisation de mener des activités d’exploration et d’exploitation du minerai de fer sur le mont Nimba. Des permis attribués après des années de délai et le coup d’état militaire du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), qui a renversé le président Alpha Condé en septembre 2021, dans un contexte de crise de régime marquée par de graves atteintes aux droits humains. La concession couvre une superficie de 1 550 hectares (une concession minière de 625 hectares et un périmètre minier de 925 hectares), retirée par un décret de 2010 du cœur du site du patrimoine mondial.
Avec ce projet appelé Kon Kweni (« pierres de fer » en langue kono), l’exploitant prévoit d’extraire 750 millions de tonnes de fer par le biais de sa société affiliée, la Société des Mines de Fer de Guinée (SMFG). La SMFG possède 85 % du gisement, le gouvernement guinéen 10 %, et une autre société privée, Mifergui Nimba, les 5 % restants.
Selon l’étude, le projet risque également de dégrader la sécurité alimentaire et l’économie locale, car les infrastructures minières vont diminuer, voire éliminer, la surface cultivable des villages de Gbakoré, Zouguepo, Bossou Centre, Seringbara et Thuo. La perte de terres arables et pastorales augmentera la pression foncière dans une préfecture déjà théâtre de conflits mortels entre éleveurs et agriculteurs, pression quidevrait se trouver encore renforcée par l’afflux possible de personnes à la recherche d’un travail dans les mines.
Autre facteur discuté dans cette étude, trois autres concessions minières dans la région amplifieront encore les impacts prévus si elles sont concrétisées. La Nimba Development Company (NDC), détenue à 15 % par le gouvernement guinéen, devrait exploiter une concession de 2 280 hectares dans la zone tampon adjacente au site du patrimoine mondial. En octobre 2024, à la demande de l’Agence Guinéenne d’évaluations environnementales (AGEE), la Commission néerlandaise pour l’évaluation environnementale (CNEE) a produit un avis indépendant sur les termes de référence pour l’étude d’impact environnemental du projet de la NDC. La CNEE a identifié de nombreux manquements dans les termes de référence, par exemple l’absence “d’évaluation des émissions potentielles de gaz à effet de serre dues à l’urbanisation, à la déforestation et à l’utilisation de combustibles fossiles” et le fait que « les villages impactés par le projet ne sont pas présentés.
La société australienne Equatorial Resources Limited (ERL) a acquis le permis d’exploration de la Nimba Alliance pour les sites appelés Nimba Nord (10 700 hectares) et Nimba Ouest (19 800 hectares). Ce dernier se trouve en partie sur le site du patrimoine mondial, le reste dans la zone tampon. En 2025, le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO a exprimé “sa vive inquiétude quant au fait que le permis Nimba Ouest racheté par ERL englobe une partie importante de la composante guinéenne du bien”
Enfin, la société canadienne Sama Resources explorait jusque récemment des gisements de graphite à proximité du périmètre du site classé au patrimoine mondial.
L’étude divulguée évalue comme majeurs les impacts cumulatifs des projets décrits précédemment sur le foncier, les groupes vulnérables et la cohésion sociale, notamment en raison du risque de déplacements économiques, de non-coordination des relocalisations entre les différents projets et des variations possibles dans les échelles de compensation.
Les impacts climatiques du projet Ivanhoe seront considérables. Sur les 1 790 hectares nets de terres perdues, 485 sont constitués de forêts, dont 70 hectares de forêts primaires montagnardes et submontagnardes. 1 000 000 de tCO₂e seront émis lors de la phase de démarrage et pendant les 10 ans d’exploitation prévus, soit l’équivalent de la quantité de CO₂ capturé en un an par une forêt tropicale d’une taille équivalant à la superficie terrestre et maritime de la ville de New York. L’étude précise que “[c]es émissions, combinées aux pressions climatiques déjà existantes, menacent la résilience [des] espèces micro-endémiques du Mont Nimba, particulièrement sensibles aux variations climatiques… [et des] populations locales dont les activités agricoles et économiques dépendent d’un climat stable… L’impact est de nature négative et direct avec une intensité forte, de fréquence répétée, et partiellement réversible. Son importance est jugée comme Majeure.”
D’après l’étude, les résidents locaux craignent que le projet Ivanhoe “exacerbe les changements déjà observés par les communautés sur le climat” et impacte négativement les rendements agricoles.
Elle soulève également des interrogations sur les impacts potentiels négatifs du projet Ivanhoe sur les ressources hydriques, y compris une baisse locale des niveaux de nappe et une augmentation du ruissellement de surface en raison de l’érosion des sols. Ce projet pourrait aussi contribuer à réduire la disponibilité en eau et à modifier les régimes saisonniers des cours d’eau. Les habitats “d’espèces rares, endémiques et strictement adaptées aux savanes de plaine et montagnardes, seront particulièrement exposés.” Entre autres impacts, la construction d’une route avec corridor estimé de 40 mètres induira “une perte d’habitat pour les chimpanzés directement et indirectement par un effet lisière plus important.”
Ces impacts estimés ne concernent que la phase 1 du Projet Kon Kweni, qui doit démarrer avec l’extraction de deux millions de tonnes de minerai de fer par an et augmenter progressivement jusqu’à atteindre cinq millions. Selon Ivanhoe Atlantic, la phase 2 “débouchera sur une exploitation à grande échelle, de longue durée et d’envergure mondiale, produisant 25 à 30 Mt par an”. La phase finale prévoit l’établissement à Lola d’un Centre de Transformation destiné à traiter le minerai sur site.
Ivanhoe Atlantic exportera le minerai extrait du mont Nimba dans le cadre du Projet Kon Kweni via le Liberia voisin, selon les termes d’un accord signé entre les deux pays en 2021. Le 18 décembre 2025, le Parlement du Liberia a ratifié l’accord de Concession et d’Accès signé le 5 juillet par le gouvernement et l’entreprise, ouvrant la voie du fer de Kon Kweni à l’Atlantique via le chemin de fer Yekepa–Buchanan, jusqu’à présent utilisé exclusivement par Arcelor Mittal.
Malgré les risques majeurs sur le climat, la biodiversité et les communautés locales, les autorités guinéennes semblent favorables au Projet Kon Kweni, dont elles détiennent 10 % des parts. M. Amadou Oury Bah, premier ministre de Guinée, a reçu le 7 avril une délégation de la SMFG, la filiale d’Ivanhoe détenant 85% du projet.
Dans sa Contribution Déterminée au niveau National (CDN) de 2025, la Guinée se fixe l’objectif ambitieux de réduire de 30 % ses émissions de gaz à effet de serre dans la production d’électricité d’ici 2035, de 20 % dans le transport, et de 20 % dans l’industrie et le secteur minier. Pour ce faire, les autorités ont défini sept objectifs, notamment “enrayer la déforestation en généralisant la gestion durable des forêts et en étendant le réseau d’aires protégées.”
D’après Global Forest Watch, de 2001 à 2024, la Guinée a perdu 2,3 millions d’hectares de couverture arborée (soit 28 % de la zone de couverture forestière de 2000), l’équivalent de 1,1 Gt d’émissions de CO₂e.
“Les autorités guinéennes annoncent de grandes ambitions dans la lutte contre le changement climatique, déclare Fabien Offner. Mais autoriser un projet sans garantir la préservation de l’unique site du pays classé au patrimoine mondial semble difficile à concilier avec leur réalisation.”
Crédit photo : Réserve naturelle intégrale du Mont Nimba. © UNESCO, Guy Debonnet.



